Aujourd’hui, je participe au Carnaval d’article de Hélène & Bertrand du blog Réussir sa croisière à la voile. Le thème : raconter sa frayeur la plus mémorable en voilier. Ouuuh il y a de quoi dire !! J’ai passé un moment à choisir quelle péripétie j’allais raconter !

  • La fois où j’ai failli perdre mes doigts dans le guindeau (la grosse machine électrique pour relever l’ancre et la  chaîne),
  • La fois où nous nous sommes retrouvé au large du Portugal dans une brume si dense, que nous ne voyions plus l’avant du bateau,
  • La fois où nous nous sommes retrouvé au large des Canaries dans une tempête improvisée pendant près de 72 h,
  • La fois où tous les instruments de navigation sont tombés en panne (pilote automatique compris) au beau milieu de l’Atlantique ?

J’ai finalement décidé de te raconter ma première vraie frayeur en mer. Parce que c’était la première, ce fut également la plus forte. Celle où tous mes sens étaient en alerte. Où intérieurement, je pensais que l’on n’y arriverait pas.

Le début du voyage, du rêve à la réalité

Avril 2016, nous voilà en mer pour la première fois tous les deux. C’est le départ après trois ans de préparations et de rêves. Nous savions que des galères nous attendaient. C’est un peu le principe du voyage 😅. Après une traversée du Golfe de Gascogne plutôt sympa mais extrêmement froide (nous ne nous attendions pas à avoir aussi froid), nous arrivons sur les côtes portugaises.

On nous avait prévenus : naviguer le long du Portugal n’est pas chose aisé. La houle peut être très forte et le temps est capricieux. Notre objectif est de rejoindre la Méditerranée le plus rapidement possible. On veut du soleil et des eaux turquoises ! En ce mois d’avril, la météo fait encore des siennes. Dépressions et forte houle nous oblige à faire de nombreuses escales. Nous restons notamment bloqués à Porto pendant plus de 15 jours.

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Wouaw, les débuts sont un peu difficiles : le froid nous tiraille. Nous avons beau mettre toutes les couches possibles, nous avons froid. Tout le temps ! Moi, je suis malade quasiment à chaque navigation, Lucas doit gérer le bateau et les navigations presque tout seul. Psychologiquement, c’est assez difficile pour lui. La fatigue se fait sentir. Va-t-on y arriver ?!

 

Enfin, un beau jour, la météo semble clémente. Nous pouvons aisément descendre de Porto jusqu’à Faro (tout au Sud) d’une seule traite. Trois jours de navigations, deux nuits en mer. Ce sera notre plus grande traversée, jusque-là nous avions navigué 24 heures maximum.

Les doutes persistent quant à notre capacité à le faire, mais le bateau est bien préparé et la météo est bonne. La houle ne devrait pas être trop forte. Nous aurons seulement un peu plus de vent la deuxième nuit, mais rien de bien méchant. C’est parti !

 

On y a peut-être été un peu fort

Les trente premières heures se passent à merveille. Le soleil est au rendez-vous, la journée, il fait même plutôt bon. On commence à s’habituer aux navigations, au rythme du bateau et aux joies d’être en mer.

Le vent est plus faible que prévu. Nous décidons alors de prendre un peu de large pour essayer de “chopper du vent”. Pour cela, il faut traverser le rail des cargos. Une véritable autoroute de l’Océan où les porte-conteneurs filent à toute berzingue (15 à 20 noeuds quand nous n’en faisons que 5 !). Pas de problème, il fait jour, la visibilité est bonne.

Durant la deuxième nuit, vers 23 h, comme prévu, le vent se lève. Au départ c’est plutôt chouette, on avance enfin. Puis le vent forci sérieusement. Il est temps d’ajuster les voiles. Lucas décide alors d’enrouler le génois (la voile d’avant) pour mettre une voile plus petite.

Et c’est là que les ennuis commencent ! Impossible d’enrouler la voile. Le système est complètement bloqué. Pendant de longues minutes, nous tentons plusieurs solutions pour l’enrouler, rien n’y fait. Pendant ce temps, le vent continu de forcir, le pilote-automatique ne tient plus. Le vent s’engouffre de plus en plus dans les voiles en entraîne le bateau dans une course folle que nous ne parvenons pas à maîtriser.

A ce moment-là il s’agit de ne pas paniquer. Tu es seul en mer, il faut gérer. Tu es ta propre garantie. Lucas s’attache et part à l’avant pour tenter de résoudre le problème. Pendant ce temps, je tiens la barre. Il faut maîtriser le bateau qui à tendance à s’emballer. Rien à faire.

Tout à coup, une rafale de vent déboule de nulle part, je ne parviens pas à maîtriser le bateau à la barre. Ce qui devait arriver arriva : le génois se met à fasseiller dans tous les sens. Le bruit est assourdissant. Lucas prend la barre, mais il est déjà trop tard.

La voile finit par se prendre dans les barres de flèche du mât. Elle se déchire dans un grand fracas, emportant avec elle un winch de mât. Pour te dire la violence du truc !

Stupeur : le calme semble être revenu. Nous restons quelques longues secondes totalement interdit. Puis Lucas me dit “il est déchiré là le génois”, “oui”.

En mer il faut prendre des décisions

À ce moment-là, nous avons plusieurs possibilités : continuer notre route sans la voile et sortir une voile de secours. Faire 90° à l’Est et s’arrêter à Lisbonne.

Nous sommes vraiment épuisés. La mer est mauvaise et l’idée d’aller jusqu’à Faro sans voile ne nous plaît pas. Cap à l’Est. Il nous reste un bout de Grand’ Voile sortie et nous allumons le moteur. Lucas regarde la carte : vu la houle et la direction du vent, nous en avons encore pour 6 heures ! “Quelle heure est-il ?” “Minuit”.

Ok, c’est parti pour une nuit d’enfer ! Il faut retraverser la ligne de cargos, au beau milieu de la nuit, la houle est plein travers et fait facilement 2 mètres de haut. Le bateau fait le pendule. D’un côté, de l’autre, d’un côté, de l’autre… Nous ne dormirons pas cette nuit-là ! Et de toute façon, il faut rester en veille, ça pullule de porte-conteneurs par ici.

Finalement, tout est une question de choix, de décision. En bateau, c’est comme en montagne, il faut bien évaluer tous les risques. Peut-être que partir trop au large dans cette zone n’était pas une bonne idée. Cela dit, c’était une expérience très enrichissante ! Et nous avons pris du niveau ! Moi qui avais systématiquement peur la nuit, cela n’a plus vraiment été le cas : tant que ce ne sont pas ces conditions horribles où le matos tombe en panne dans un coup de vent plus ou moins inattendu, dans deux mètres de houle au milieu des cargos, tout va bien !!