Mettre des mots sur ce que nous avons vécu est encore plus difficile que de vous raconter la joie de nos précédentes rencontres. Là on est seul. Seul face à l’océan, seul face à son bateau, seul face à soi-même. L’Océan a beaucoup de choses à partager et ce qu’il renvoie est très fort. Parfois calme, parfois agité, il est toujours plein de vie. Et cette vie, cette force, l’océan vous le balance à la figure à chaque instant. Comment alors mettre des mots sur cela ?  Le traverser c’est se rendre compte de la force de la nature, c’est être par moment pleinement en phase avec elle et se rendre compte que nous sommes à la fois peu de choses et que nous faisons partie d’un tout. Il y a aussi ces autres moments où l’on subit. Ces moments où le mouvement incessant nous met en difficulté, où la mer qui forcit nous angoisse, où le noir de la nuit ne nous met mal à l’aise. Mais comment décrire ces autres instants où la lune vous éclaire presque autant que le soleil, où chaque nuit l’on retrouve les mêmes étoiles qui nous rassurent et nous guident, les douches à l’eau de mer qui nous remettent d’aplomb, les siestes à écouter la mer et le bateau, le temps qui ne veut plus dire grand-chose, les levers et couchers de soleil différents chaque jour, les dauphins qui jouent avec l’étrave de Tau Here, les baleines qui frôlent le bateau après un long surf dans des vagues de plusieurs mètres. Je pourrais continuer cette liste pendant encore longtemps !

nomad-life-transatlantique-des-canaries-aux-antilles

Couché de soleil sur l’Atlantique

Le quotidien de quatre marins

D’un point de vue un peu moins philosophique mais tout aussi réaliste, la traversée d’un Océan, c’est aussi les jours qui s’enchaînent, la vie à bord et celle du bateau. Chaque jour j’ai écrit les évènements marquants. J’ai pour ma part mis sept jours à me sentir vraiment bien en mer. A ne plus sentir cette nausée permanente et ainsi pouvoir envisager d’autres activités que dormir ou assurer mon quart. Les garçons quant à eux, se sont sentis à l’aise très rapidement et la météo ayant été très calme la majorité du temps, Eric (cuisinier officiel du bord parce qu’il cuisine trop bien !) nous a régalé de salades, pains, pizzas et j’en passe. Arnaud a pour sa part appris pleins de recettes de cuisine. Les bocaux que nous avions préparés avant le départ constituaient de vrais festins !

Il y a aussi les moments difficiles pour Lucas, chef de bord et responsable de la sécurité de tous et de celle du bateau. Le troisième jour, la mer est encore un peu forte et l’axe du vérin du pilote automatique se casse… il tient toujours, mais cela met les nerfs de Lucas à vif. A chaque instant il faut vérifier que ça ne cassera pas plus. Peu de temps après nous nous rendons compte que les soudures du bossoir qui tiennent l’annexe sont fichues. Nous saucissonnons l’annexe avec des bouts en espérant que cela tienne le temps de la traversée, sinon nous devrons peut-être envisager d’abandonner l’annexe en mer …  Heureusement cela n’est pas arrivé. En revanche à l’instant même où nous sommes arrivés et que nous avons descendu l’annexe, le bossoir s’est scindé en deux !

nomad-life-transatlantique-des-canaries-aux-antilles

Yes on a l’air content !

Et pouf ! Plus d’électronique à bord !

Le moment le plus marquant de cette traversée à certainement été le moment où toute la centrale de navigation (anémomètre, sondeur, pilote automatique) est tombée en panne. Le soir du 12ème jour, alors que je suis de quart, la nuit est calme. Je lance un podcast sur mon lecteur et me pose tranquillement. Le pilote automatique bipe. Pas d’inquiétude au premier abord, généralement c’est que le vent a tourné. Quelle n’est pas ma surprise lorsque l’écran du pilote affiche « PAS DE PILOTE » et l’anémo n’indique plus rien. Je me jette sur la barre et appelle Lucas. Eric entend et vient à notre rencontre. Nous tentons plusieurs manipulations, en vain. Nous regardons la tablette (qui nous sert de GPS), encore 840 miles à parcourir, et visiblement nous allons devoir barrer jusqu’à l’arrivée. Changement d’organisation pour les quarts. Nous fonctionnons par équipe de deux : Eric & Arnaud et Lucas & moi en rotation toutes les quatre heures. Le rythme est très difficile à tenir au départ, nous n’avons que  quatre heures pour nous reposer et il est bien souvent très difficile de s’endormir de suite, surtout qu’il faut aussi penser à manger et faire la vaisselle. Nous sommes tous très rapidement en manque de sommeil. De petits problèmes de santé font leur apparition et la cure de vitamine C s’impose. Nous vivrons sept jours à ce rythme. Sept jours à tenir la barre et lutter contre la fatigue.

Ceci étant, ce fut également sept jours  de partage avec la mer et notre bateau. Il est vrai que le pilote automatique est pratique et permet à chacun un repos et un rythme serein. En revanche, cette petite machine peut s’avérer être une barrière entre le marin et son bateau. C’est ce que nous avons tous découvert durant la dernière semaine. Être à la barre de Tau Here nous a rapproché de lui, nous comprenons bien mieux son comportement. Lorsque l’on est à la barre on ressent également bien mieux les éléments qui nous entourent. Chacun d’entre nous a vécu cette expérience à sa manière, nous avons tous eu nos moments de plénitude et de ras le bol. Quoi qu’il en soit, cela a fait de nous une équipe soudée et nous avons appris à aimer l’Océan. Même lorsque ce dernier faisait des siennes.

nomad-life-transatlantique-des-canaries-aux-antilles

Petites pluies

On nous avait prévenu que sous ces latitudes, les grains sont légion. Ces nuages de convection se forment sous l’effet de la chaleur et de l’humidité. Lorsque l’on est au milieu de l’océan, rien ne bouche la vue, ainsi la météo est relativement prévisible. Les grains sont visibles de loin et on m’avait dit que les premiers grains seraient impressionnants. Vous connaissez certainement l’expression gauloise « Le ciel nous tombe sur la tête ». Et bien on ne pourrait pas mieux décrire un grain que de cette façon-là ! Imaginez, vous êtes à la barre de votre voilier, il est 3h du matin et vous papotez tranquillement avec votre équipier de quart. Ce dernier, face à vous tranquillement installé sur la banquette du cockpit vous dit « il risque d’y avoir un grain ». Vous tournez alors la tête et voyez une immense masse noire dans le ciel. Plus d’étoiles. En quelques minutes seulement cette masse nuageuse se rapproche, elle finit par masquer les étoiles et la lune au-dessus de vous. Soudain, plus une seule source lumineuse. Le vent se lève, s’engouffre dans les voiles et la barre devient difficile à tenir. Une pluie battante s’abat sur vous. Le vent tourne dans tous les sens. L’anémomètre ne fonctionne plus, les étoiles ont disparu, seule la boussole peut vous aider à garder le cap ! Enfin, le cap… disons que nous nous efforcions de garder le vent dans le dos. Alors pendant quinze bonnes minutes Tau Here tourne dans tous les sens ! Un coup à l’Ouest, un coup au Nord, puis on vire au Sud …. Pour résumer on n’y voit plus rien, nous sommes trempés jusqu’aux os ! Ah oui et la cerise sur le bateau, une petite erreur de barre me rapproche du vent et je me prends une énorme masse d’eau en pleine face !!! Comme je porte des lunettes, je suis « aveugle » ! « Lucas, Lucas !! Prends la barre !!! Il faut que j’essuie mes lunettes, je ne vois même plus la boussole !!! » Lucas, relativement à l’aise dans cette folie de la nature, prend la barre et se fiche de moi, « va falloir t’endurcir ma vieille, ce n’est pas le dernier grain que tu vas croiser ! »
Nous en croiserons en effet beaucoup jusqu’à notre arrivée (et même après!). Nous avons tous eu notre lot de super-douches. Souvent en plein milieu de la nuit. C’était drôle de se raconter nos aventures tempétueuses au petit matin : « Alors combien de grains pour vous cette nuit ?! »

nomad-life-transatlantique-des-canaries-aux-antilles

A la barre sous un grain ! C’est tout de même bien marrant, surtout pour ceux qui sont à l’abri et prennent la photo souvenir !!

 

Et puis un jour, celui que l’on attend depuis le début en fait, un tout petit scintillement apparait à l’horizon. Pas de doute c’est la Martinique ! Nous y sommes, nous l’avons fait. Rien de mieux que ce délicieux moment où le trait de côte commence à apparaitre. Il nous faudra encore une bonne dizaine d’heures avant d’arriver. Au petit matin, nous contournons le sud de l’île et arrivons tout doucement à destination. Evidemment le premier réflexe est de rallumer les téléphones et de contacter nos proches. Nous sommes vraiment heureux à ce moment. Nous passons deux heures sous une petite brise à tirer des bords devant la baie du Marin. Nous voulions accoster au port qui n’ouvre pas ses portes avant 8h du matin. Alors on traine, tranquillement, on admire le paysage, on divague sur la première chose que l’on va faire en posant le pied sur terre : une bonne douche d’eau douce, un steak-frite, une vraie nuit ENTIERE de sommeil, un verre de rhum, manger une chocolatine … Une fois l’ancre posée, Hugo, notre ami terrien est arrivé les bras chargés de victuailles ! Il avait pensé à tout !! Les fruits frais, les chocolatines, les bières fraiches, le boudin antillais. On ne pouvait rêver d’un meilleur accueil !

nomad-life-transatlantique-des-canaries-aux-antilles

Tau Here fait son entrée en Martinique

Bref on est arrivé aux Antilles

Attention, conclusion un peu niaise et édulcorée ! La transatlantique a été une multitude de doutes et de peurs. Nous avons découvert d’autres points faibles du bateau. Lucas n’a pas toujours pu apprécier l’Océan, son statut de chef de bord l’en a souvent empêché. Nous nous sommes disputés comme des poissons pourris, au point d’en étonner nos amis et équipiers. Nous nous sommes ennuyés aussi ! MAIS, ma conclusion est toute aussi vraie que les mauvais côtés que je viens de vous énoncer !

Nous sommes nomades depuis maintenant deux ans. Nous commençons à être habitués aux déplacements, aux voyages, aux découvertes. Cette traversée est pour le moment notre voyage le plus marquant et le plus fort. C’était beau, grand, puissant. Quand on navigue à la voile dans cet environnement on prend conscience de que nous ne sommes pas grand-chose dans cette immensité. La force que vous renvoie la nature à ce moment-là est indescriptible. Il y a les baleines aussi grandes que le bateau qui viennent effleurer avec une grande douceur et curiosité le flanc du bateau. Les immenses bancs de poissons-volants qui passent tout autour et au-dessus du bateau. Et le voilier qui avance à la seule force du vent. A chaque fois, j’ai senti battre le cœur de la Terre (c’est un peu nunuche dit comme cela, mais je vous assure on ressent plein de choses !).

Munificent et sans mesure, voilà les deux qualificatifs que j’attribuerais à l’Océan avec dont j’ai fait la rencontre durant cette transatlantique.